LA DEFAITE DE LA LANGUE

La langue française est mal-en-point : elle souffre de sclérose et de schizophrénie. Ceux qui sont depuis des siècles chargés d’en établir l’usage ne prennent en compte que ses dimensions linguistiques et littéraires en ignorant totalement ses dimensions humaines, sociales et économiques.

Depuis 30 ans, les symptômes sont alarmants : écart croissant entre langue écrite et langue parlée, progression de l’illettrisme en France, maîtrise difficile de leur langue maternelle par un nombre croissant de francophones, même lettrés, et désaffection générale du français comme langue internationale tant sur le plan diplomatique que commercial …

Peu de gens considèrent la langue comme un facteur de développement économique. Elle est pourtant le support de la transmission de l’information et du savoir, qui constituent aujourd’hui les principaux facteurs de production dans les pays industrialisés. En effet, la production de richesses passe de plus en plus par la valorisation de l’information. Pourtant, beaucoup de diplômés arrivent sur le marché du travail sans avoir les compétences linguistiques qu’attendent d’eux les entreprises.

Avec la mondialisation et la généralisation de l’informatique, l’anglais tend à devenir la langue universelle du travail. Il ne cesse de progresser dans les entreprises au point de devenir un élément discriminant à l’embauche et à la promotion interne.

Quand sa langue maternelle ne permettra plus à l’individu de se valoriser sur le marché du travail, il sera tenté de se vendre avec sa seconde langue et à terme d’abandonner la première, y compris à son foyer.

On risque ainsi en moins d’un siècle de voir disparaître le français.

Avant tout, y a-t-il lieu de déplorer cette évolution? Ne peut t-on rêver d’un occident, voire d’une planète entière unifiée par l’anglo-américain, ayant mis fin à la "malédiction de Babel" ?

Mais l’anglo-américain n’est pas l’espéranto. Et cette domination linguistique s’accompagne d’une domination économique et d’une homogénéisation socioculturelle dont la plupart d’entre nous ne veulent pas. Sauver la diversité culturelle mondiale passe par la défense de la diversité linguistique.

Il y a donc lieu de réagir dans les domaines où il est encore temps.

UNE LANGUE TROP DIFFICILE

Le français reste la seconde langue utilisée après l’anglais dans les échanges internationaux commerciaux, diplomatiques et scientifiques : son empire s’étend au-delà de la zone d’influence politique et économique de la France. Mais il cède chaque année du terrain. Ce phénomène est irréversible : il est la conséquence de la domination économique et diplomatique des USA. On ne peut que regretter que l’anglais se soit substitué pour la rédaction des traités à un français plus subtil et souvent plus précis.

L’économie est le principal déterminant de la capacité d’une langue à se propager. Et la vitalité d’une langue dépend de sa valorisation économique : à l’étranger, le français semble de moins en moins un facteur de promotion sociale, l’anglais étant de loin préféré par les employeurs. Le français est donc devenu une langue que l’on apprend par plaisir ou curiosité, et non dans l’espoir d’un emploi.

Les difficultés faites aux étudiants étrangers d’Afrique, du Moyen-Orient ou d’Amérique du Sud qui souhaitent venir étudier en France, et le désengagement progressif de l’Etat dans le budget de fonctionnement des " Alliances Françaises " -qui a entraîné depuis 10 ans de nombreuses suppressions de postes d’enseignants du français à l’étranger- ne font qu’accélérer cette tendance.

En Afrique de l’Ouest, le français recule partout le plus souvent sans être remplacé par l’anglais. C’est une entrave de plus au développement : les manuels techniques et d’enseignement n’existant pas dans les langues locales. Si la jeunesse de ces pays se détourne de la France et du français, c’est bien sûr à cause de la politique menée dans cette zone depuis la décolonisation, mais aussi, comme beaucoup d’autres jeunes dans le monde, parce que cette langue leur paraît plus difficile à apprendre qu’une autre.

Car ce phénomène n’a pas que des causes politiques et économiques, il a aussi une origine linguistique. Il est une règle d’évolution bien connue qui veut qu’une langue se simplifie en se propageant. Le français semble avoir échappé à ce destin, et c’est un handicap de plus face à l’anglais. Car cette langue qui progresse partout n’est pas l’anglais de Shakespeare ou de la Reine, mais celui de Madonna : l’anglo-américain : une langue érodée par des millions d’émigrants qui durent l’assimiler, simplifiée dans ses tournures et sa grammaire, une langue directe où la langue parlée et écrite sont en osmose, une langue qu’on apprend par immersion en deux mois…

C’est la même difficulté qu’affrontent les enseignants sur le territoire national : leur échec tient plus à la schizophrénie de la langue qu’à la méthode d’enseignement (globale ou pas). Car apprendre le français aujourd’hui, c’est apprendre deux langues en une. Ce que l’on écrit ne correspond plus à ce que l’on entend.

Ces enfants à qui l’on doit enseigner que le français correct n’est pas la langue qu’ils entendent vivent ce redressement linguistique comme une injustice, une violence, une négation de leur identité. Les difficultés de certains élèves et leur dégoût pour la lecture sont souvent l’effet d’une réaction de rejet face à cette injustice. À ce décalage s’ajoute le manque de logique et de cohérence d’une grammaire et d’une orthographe qui n’ont pas évolué depuis deux siècle et sont aujourd’hui un solfège impropre à noter la musique que l’on entend.

La valorisation des matières scientifiques qui prétendait faire reposer la sélection sur l’esprit logique et réduire ainsi l’inégalité des chances, a eu pour principal effet pervers la dévalorisation de l’enseignement de la langue. On ne mesure les conséquences de cette politique qu’une génération plus tard : les inégalités se sont accrues ; les enfants issus d’un milieu où l’on maîtrise mal le français n’ont aucune chance de s’en sortir. Un élève sur 7 arrive en 6e sans savoir ni lire ni écrire. Certains, issus de l’immigration, ne maîtrisent ni la langue de leurs parents ni le français, et arrivent au lycée avec moins de 200 mots de vocabulaire. Il en résulte une acculturation génératrice de violence. Il n’est pas besoin d’être psychologue pour comprendre que lorsqu’on ne trouve pas les mots pour s’expliquer ou se défendre, on trouve toujours ses poings…Le rejet du français a également facilité la prolifération de parlés locaux correspondant à une revendication identitaire des jeunes des cités. Ce phénomène très dynamique de création d’argots a toujours existé. Plutôt sympathique, il donne lieu à un nouvel avatar du comique troupier : le comique de banlieue. Cependant ce mouvement a des particularités inquiétantes, car ces argots ne développent pas en parallèle au français, mais à sa place. Si ce mouvement se renforce, il accentuera le problème des ghettos. Qui emploiera ces jeunes qui ne parlent que la langue de leur cité ?

L’illettrisme progresse à nouveau en France, un siècle après l’école de Jules Ferry. On considère, selon les statistiques, qu’entre 10 et 20 % de la population française se trouve concernée à des degrés divers par l’illettrisme : c’est une défaite pour l’éducation bien sûr, mais aussi pour l’idéal républicain, une catastrophe humaine, sociale et économique. Un illettré souffre d’un handicap terrible dans une société où tous les emplois requièrent un niveau de technicité et de lecture croissant. Il sera un exclu toute sa vie.

UN FOSSILE VIVANT

Comment en est-on arrivé là ? Pour des raisons structurelles et historiques, la langue française n’a pas évolué librement, comme elle aurait dû. Car la langue en France a toujours été un enjeu politique : elle est le ciment du mythe national, l’instrument d’éradication des parlers régionaux, l’outil d’une longue uniformisation qu’acheva l’Ecole de Jules Ferry.

Faute d’une gestion démocratique de la langue, d’une attention portée à temps aux nouveaux facteurs d’évolution (audiovisuel, informatique), elle s’est fossilisée.

Dès l’origine, le français est une langue compliquée, subtile, en mot : littéraire. Il n’est pas de langue qui puise autant ses racines dans la littérature. Ses pères, par complexe par rapport au latin, ont voulu lui donner des lettres de noblesse, une apparence savante. Ils se sont ingéniés à inventer des graphies baroques et une grammaire alambiquée, des règles souvent obscures, difficiles à retenir, et dotées de nombreuses exceptions… Bref, le peuple partait déjà avec un handicap, et Villon, Rabelais, Céline, Queneau et les autres n’y pourront rien.

L’Académie Française est née de l’absolutisme, et en a conservé les travers. Tout le fonctionnement de l’institution est pyramidal : l’Académie décide, le corps enseignant applique, et le peuple se soumet à la norme. C’est une institution qui par son fonctionnement ne peut être que conservatrice. On y parle de " pureté ", de " génie " de la langue française… Or une langue vivante est nécessairement impure, et son seul génie est de savoir s’adapter aux mouvements du monde. L’Académie enterre le français par une fidélité aveugle au latin et au grec. Car une langue tournée vers l’étymologie, vers son passé, est une langue sans avenir. Enfin, garante " du bon usage ", elle exclut que l’on puisse suggérer des simplifications, des néologismes, adapter la langue suivant l’évolution des idées. Mais sous couvert de l’observation de l’usage, c’est du maintien de la tradition qu’il s’agit, et de la plus conservatrice. Car l’Académie n’enregistre qu’avec réticence les mots nouveaux, qu’avec dégoût les expressions populaires, et seulement s’ils apparaissent dans un texte. Les linguistes ont depuis un siècle, avec le disque, la radio, le magnétophone etc…tous les instruments d’étude de la langue parlée, mais l’Académie, elle continue à l’ignorer. Or l'apprentissage de la langue ne passe plus principalement par l’écrit comme au début du siècle : la norme n’est plus transmise par les enseignants, et encore moins par le " Dictionnaire de l’Académie ", mais par la télévision.

La langue n’appartient pas aux Immortels, ni aux écrivains, aux grammairiens, ou aux linguistes… Elle est à tous ceux qui la parlent, selon le bon usage ou pas. La langue n’est pas un produit, un patrimoine à préserver, c’est une énergie qui doit sans cesse s’adapter au réel. Et dans une vraie démocratie, en matière de langue comme en matière de mœurs, la chambre doit se contenter d’enregistrer les évolutions, et non chercher à les contenir.

L’IMPOSSIBLE REFORME

Durant des siècles, par immobilisme et rigidité, l’Académie a rendu impossible tout réforme véritable. Les projets, cependant, tous plus ou moins semblables, se succédèrent.

En 1639, Ménage édite une " Requeste presentée par les dictionnaires à Messieurs de l’Académie pour la reformation de la langue française " … Le " Dictionnaire Critique " de l’abbé Féraud, en 1787, constitue le premier grand rendez-vous manqué avec l’histoire : la Constituante réformant le calendrier et le système de mesures eût été bien inspirée de s’attaquer à l’orthographe. En 1889, une pétition de la " Société de Réforme ", signée par 7000 linguistes et enseignants, est défendue à l’Académie par le latiniste Louis Havet ; en vain…Conscient du caractère néfaste de l'institution, Michel Rocard avait pensé, en 1989, contourner le problème en créant le " Conseil Supérieur de la Langue Française " et la " Délégation Générale à la Langue Française ". Ces administrations supranationales font, en 1990, une timide tentative de " Rectifications de l’Orthographe " -on n’osa même pas parler de réforme-, tout juste un ravalement de façade.

Elle concernait 2000 mots, soit 5 % des dictionnaires courants : il s’agissait essentiellement de supprimer des aberrations et autres exceptions. Un premier projet fut proposé par le Conseil Supérieur de la Langue Française. Il fut largement remanié par l’Académie, qui l’orna de nouvelles exceptions, et surtout, refusa qu’on l’impose par décret ou par l’enseignement, laissant à chacun le choix d’appliquer ou non ces recommandations orthographiques. Elle contribua ainsi avec perversité à l’enterrer. Car l’orthographe est une norme, et ces tolérances embarrassèrent autant les enseignants que les rédacteurs des dictionnaires…

Malgré le bon sens et la modération de l’entreprise, elle fit l’objet d’une incroyable campagne de dénigrement dans toute la presse. L’on vit des gens que l’on croyait sérieux, venir pleurer à la télé sur la disparition du " si-joli-petit-accent-circonflexe-du-mot-île-qui-fait-comme-le-petit-palmier-sur-l’île-déserte "… Bien entendu, ces beaux esprits ne sont pas ceux qui doivent aujourd’hui inculquer les subtilités de l’accord du participe passé à des enfants qui ont à peine plus de vocabulaire que Koko, le gorille qui parle.

La résistance aux innovations et aux réformes a aussi des origines sociologiques propres à la France. Car l’orthographe est une des principales normes sociales, la contester c’est braver l’ordre établi. Elle sert depuis toujours à départager les individus dans la course à l’embauche : la dictée reste encore un instrument de tri social très efficace. Elle est également le premier degré de la cuistrerie, quand on n’a pas d’autre culture à étaler, et surmonter ses difficultés apparaît à beaucoup comme une preuve de génie. Il semble que la principale résistance à toute réforme prenne sa source dans la crainte de voir modifier toutes ces relations de pouvoir : patron-employé, maître-élève, auteur-correcteur …

Dix ans plus tard, cette réforme semble être en voie d’application en Suisse, en Belgique et au Canada, mais bien qu’intégrée peu à peu aux dictionnaires courants, reste lettre morte en France. Toute l’Europe s’apprête à changer de monnaie. Les Anglais ont adopté le système métrique, les Hollandais, les Allemands, les Portugais, les Espagnols, les Russes ont modifié leurs orthographes dans le sens d’une simplification. Mais la France semble incapable de réaliser la plus petite modernisation de la langue. Pourtant, si le Canada, la Belgique et la Suisse sont plus avancés que nous dans cette réflexion, à cause de la concurrence d’autres langues, une décision de réforme ne pourra venir que de France et devra s’appliquer en premier sur le territoire national.

LE DEFI DES NOUVELLES TECHNOLOGIES

L’Académie a jusqu’ici ignoré les grandes mutations technologiques qui bouleversent l’évolution de la langue plus profondément encore que l’invention de l’écriture ou de l’imprimerie : l’audio visuel et l’informatique.

L’utilisation du clavier d’un micro-ordinateur par des gens non formés à la dactylographie - l’écrasante majorité d’entre nous - entraîne des simplifications de frappe. Avec deux doigts, on n’utilise que le centre du clavier : tous les accents disparaissent… De plus le système de transmission à 7 bits d’Internet ne reconnaît que les caractères de la langue anglaise et remplace par un petit carré (signe non reconnu) tous les signes diacritiques de la langue (é, è, à, ç, ù, î ,ï, etc). Celui qui a fait l’expérience de voir comment ses messages tapés correctement sont transmis ne fait plus d’efforts, et ignore dès la frappe tous ces caractères. Et quand le pli de la simplification est pris, il est pris.

La transmission de l’information en temps réel, qui fait que l’informateur rédige lui-même son message et le transmet directement par courrier électronique, supprime le rôle d’intermédiaire joué autrefois par le secrétariat. Une responsabilité plus grande s’exerce sur le rédacteur. Une plus grande maîtrise linguistique est chaque jour exigée des entreprises. Notamment celle qui consiste à savoir éliminer au maximum les ambiguïtés dans le sens des mots et des phrases, en vue de l’utilisation en aval de systèmes de gestion ou de logiciels de traduction. Pour l’instant, le système scolaire et universitaire semble incapable de fournir aux entreprises un nombre suffisant de travailleurs possédant cette maîtrise linguistique.

La réforme est rendue urgente par ces mutations technologiques. Le développement du traitement automatique de la langue, tant parlée -reconnaissance vocale- qu’écrite -correcteurs d’orthographe, et de grammaire, traducteurs automatiques vers d’autres langues, interfaces de consultation de base de données, mise au point de versions françaises de logiciels existants...- constitue un enjeu économique et linguistique auquel le français n’est absolument pas préparé. Trop d’irrégularités, d’exceptions, de cas particuliers font du traitement informatique de la langue française un casse-tête pour les linguistes et les informaticiens. Tester un des rares logiciels existants est une expérience amusante et consternante qui rappelle les expériences poétiques de l’OULIPO.

Ne pas investir dans ce domaine aujourd’hui est une grave erreur de stratégie économique et un suicide linguistique. Il faut par des incitations fiscales (ou plus directement) développer ce secteur nouveau des industries de la langue qui est de toute évidence un domaine d’avenir. Pour l’instant les interrelations langue machine privilégient l’anglo-américain : 69 % des bases de données et 62 % des CDRoms disponibles dans le monde sont en anglais. (La plupart logiciels professionnels ne sont pas ou sont mal traduits.) Les anglo-saxons, conscients des enjeux stratégiques de la langue liés à la mondialisation, se démènent pour perfectionner les logiciels de traduction automatiques de l’anglais vers toutes les autres langues. Les francophones se contentent de développer ces même logiciels mais seulement vers l’anglais! Et l’Europe Unie serait bien inspirée d’inscrire au rang de priorité un grand programme de recherches de passerelles entre toutes les langues des peuples qui la composent ; puis, pour préserver la diversité culturelle mondiale, vers toutes les langues qui apparaissent aux Américains de faible intérêt commercial. Sinon, seule une petite poignée de peuples aura accès aux moyens de communication de l’avenir, et les autres seront exclus des secteurs qui président à la création de richesses : de la communication scientifique, technique, commerciale et financière.

Cette défaite de la langue qui entraînera une défaite plus violente, celle de l’économie, doit et peut être évitée.

UNE GESTION DEMOCRATIQUE DE LA LANGUE

Il faut tout d’abord mettre en place une gestion démocratique de la langue. C’est-à-dire, une attention portée, non plus seulement à l’usage, mais aux difficultés rencontrées par les francophones au quotidien. Quand un mot aussi usuel que le mot " accueil " pose des problèmes d’orthographe à un grand nombre de personnes, il faut en changer la graphie.

Une adéquation plus étroite de l’orthographe à la prononciation est bien sûr incontournable. En commençant par supprimer tout ce qui ne s’entend pas, et ne distingue pas deux homonymes : consonnes doubles inutiles, lettres grecques, h muets, on simplifiera les terminaisons des conjugaisons, les règles d’accord, comme le suggérait récemment " Que vive l’ortografe " (Editions du Seuil), ouvrage collectif rédigé par des enseignants et un sociologue…

L’intrusion de mots étrangers est un faux problème sur lequel on s’est focalisé à cause de la loi Toubon. La solution est pourtant simple et déjà éprouvée par nos voisins. Si ces mots sont employés, c’est qu’ils répondent à un besoin. Et plutôt que d’essayer d’y substituer avec plus ou moins de succès des néologismes, il faut les accepter tous, mais les orthographier à la française. On y gagnerait en simplicité et en cohérence. Les Espagnols jouent au " futbol ", les Portugais au " futebol ", les Français au " foutbol ". On continuera à prononcer les mêmes mots, mais comme on écrit " bifteck ", on écrira " taille-breck ", " ouikènde ", etc…

Une réforme de l’orthographe peut aujourd’hui être appliquée en une année, si l’on s’en donne les moyens. La quasi-totalité de ce qui est publié aujourd’hui passe par un traitement de texte, donc par un correcteur d’orthographe. Il suffirait de fournir gratuitement les modifications sur supports informatiques aux éditeurs de traitement de texte et de dictionnaires " grand public" pour voir apparaître partout les nouvelles graphies. En une génération, par l’enseignement et par les rééditions littéraires, elle entrerait ainsi totalement dans l’usage.

Mais elle ne sera possible qu’en réformant d’abord le fonctionnement des institutions ; en commençant par dissoudre l’Académie Française, avantageusement remplacée par n’importe quelle assemblée élue démocratiquement et composée d’enseignants, de linguistes, d’informaticiens et de spécialistes des problèmes d’illettrisme.

Les langues réagissent comme des êtres vivants, elles évoluent selon les pressions de l’environnement, et subissent les lois de la concurrence et de la sélection naturelle. Il faut mieux armer le français, pour qu’il s’adapte aux défis du 21ème siècle.

Les langues peuvent mourir, mais elles peuvent aussi renaître : l’hébreux en est la preuve. Il suffit pour cela de la volonté d’un peuple de se comprendre et de s’unir autour d’un projet.

C’est probablement ce qui nous fait le plus défaut.

Philippe DEMARD